Chroniques Occitanes

Revenu agricole en Occitanie : 13 200€ par an, pourquoi deux fois moins que la moyenne nationale ?

Par Rédaction 5 min de lecture
Revenu agricole en Occitanie : 13 200€ par an, pourquoi deux fois moins que la moyenne nationale ?

Ils produisent un tiers du vin français, cultivent la première région agricole d'Europe, et pourtant, ils gagnent deux fois moins que la moyenne des agriculteurs de l'hexagone. Le paradoxe est vertigineux. En Occitanie, le revenu courant avant impôt des exploitants agricoles plafonne à 19 452 euros par an en moyenne sur la période récente, quand la moyenne nationale atteint 43 133 euros . Soit un écart abyssal de 55 %. Pour les éleveurs ovins et caprins, le constat est encore plus alarmant : à peine 680 euros par mois, moins que le SMIC .

Alors que le Salon de l'agriculture 2026 vient de fermer ses portes et que la colère du monde agricole ne retombe pas, pourquoi l'Occitanie, vitrine de l'agriculture française, est-elle aussi la région où les agriculteurs gagnent le moins ? Plongée dans les chiffres et les réalités du terrain.

19 452 € par an : un revenu qui ne cesse de décrocher

Les chiffres officiels sont implacables. Selon les données de la DRAAF Occitanie et du RICA (Réseau d'information comptable agricole), le revenu courant avant impôt par actif non salarié s'établit à 19 452 euros en moyenne en Occitanie sur la période récente, soit seulement 45 % de la moyenne nationale .

La situation ne cesse de se dégrader. En 2019, l'écart était déjà significatif : 17 347 euros en Occitanie contre 29 210 euros en France, soit un différentiel de 59 % . Mais l'année 2025 a marqué une accélération inquiétante de la paupérisation.

Le président de la Chambre régionale d'agriculture d'Occitanie, Denis Carretier, a tiré la sonnette d'alarme en novembre 2025 : « L'Occitanie agricole est au bord du gouffre : le revenu moyen des exploitants représente 45 % de la moyenne nationale » . Un constat partagé par la députée du Gers, qui alerte sur un « effondrement des revenus disponibles entre 2024 et 2025 » dans certaines filières .

Les quatre fractures structurelles qui expliquent ce décrochage

1. Des exploitations plus petites et des charges disproportionnées

Premier facteur explicatif : la taille des exploitations. En Occitanie, la surface agricole utile moyenne est de 49 hectares, contre 65 hectares à l'échelle nationale . Des surfaces plus réduites qui limitent mécaniquement la capacité à dégager des marges.

Mais le problème ne s'arrête pas là. Le niveau de charges à l'hectare atteint 1 840 euros en moyenne sur la période 2017-2019, pour un excédent brut d'exploitation de 45 100 euros par actif . Autrement dit, les agriculteurs occitans supportent des coûts de production équivalents, voire supérieurs, à ceux des autres régions, pour des rendements souvent inférieurs.

2. Une agriculture méditerranéenne sous perfusion climatique

Le pourtour méditerranéen est le secteur le plus impacté par les changements climatiques depuis cinq ans. « Pluies diluviennes, pics de chaleur, gelées… À 50 km de distance, les gens n'ont pas les mêmes problématiques et les rendements s'en trouvent impactés. On observe une accélération de l'incertitude », témoigne Benjamin Devaux, directeur conseil économique de Cerfrance Midi Méditerranée .

Conséquence directe : une baisse des rendements qui fragilise financièrement les exploitants face aux pics d'inflation. « Les cours ne suivent pas l'inflation, reconnaît Benjamin Devaux, alors que le prix de l'hectolitre de vin, par exemple, n'a pas bougé depuis 25 ou 30 ans. Certaines matières premières ont pris 15 à 20 % d'une hausse difficile à répercuter dans un marché qui s'impose aux exploitants. De fait, leur marge s'est dégradée » .

3. L'eau, source d'inégalités croissantes

Sur fond de sécheresse récurrente, l'eau est devenue une denrée rare et providentielle, source de profondes inégalités entre territoires. « Les exploitants qui ont accès à l'eau sécurisent bien mieux leurs revenus, explique Benjamin Devaux.

Les vignerons qui n'y ont pas accès travaillent comme avant mais font 15 hectos au lieu de 35 hectos par hectare. Les Pyrénées-Orientales et l'Aude sont particulièrement touchées, d'où un appauvrissement grandissant, comme sur le piémont héraultais » .

La monoculture viticole, très présente dans l'ex-Languedoc-Roussillon, aggrave cette vulnérabilité. « Dans le

Gard on a souvent un complément d'activité autour des asperges et de l'arboriculture en plus de la vigne, observe le directeur de Cerfrance. Mais l'Aude et l'Hérault restent très viticoles avec une mentalité très tournée vers la monoculture.

Des exploitants sinistrés cet été dans les Corbières réinvestissent ainsi presque intégralement dans les vignes alors que certains étaient un peu en bout de course dans ce secteur. On a du mal à faire changer les mentalités » .

4. Des aides de la PAC en chute libre et mal adaptées

« Les aides de la PAC ont été divisées par trois en 20 ans », déplorait récemment un maraîcher gardois lors d'une manifestation . La Politique agricole commune, qui constitue une part essentielle du revenu des exploitants, s'est progressivement réduite, frappant de plein fouet des exploitations déjà fragilisées.

Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, a elle-même pointé du doigt les limites du système actuel : « Une politique homogène à l'échelle nationale est une politique injuste » . Elle milite pour une future réforme de la PAC qui « subventionne l'emploi plutôt que l'hectare » et prenne en compte les spécificités régionales .

Des disparités vertigineuses entre filières

Derrière la moyenne régionale se cachent des écarts considérables selon les productions. Les données de l'Insee pour 2021 (les plus récentes disponibles au niveau fin) dressent un tableau contrasté :

Filière

Revenu mensuel moyen

Évolution sur un an

Viticulteurs

2 800 €

stable

Maraîchers / fleuristes

2 800 €

stable

Arboriculteurs

2 440 €

+ 26 %

Céréaliers

2 150 €

+ 41,1 %

Producteurs de bovins

1 480 €

+ 4,3 %

Éleveurs ovins, caprins, équidés

680 €

+ 15,4 %

Les éleveurs de chèvres et de moutons sont les grands perdants de ce système. Avec à peine 680 euros par mois, leur revenu est inférieur au SMIC. Une situation intenable qui explique en partie la désaffection pour ces métiers pourtant essentiels à l'équilibre des territoires ruraux.

Une crise des vocations sans précédent

La transmission agricole en péril

L'une des conséquences les plus inquiétantes de cette paupérisation est la rupture de la transmission entre générations. Selon les données de Cerfrance, sur les dix dernières années, pour 100 agriculteurs qui arrêtent leur activité, seulement 68 s'installent dans la région .

Or, 40 % des exploitants d'Occitanie doivent prendre leur retraite d'ici 2030 (contre 50 % au niveau national) . Un chiffre vertigineux qui annonce une hémorragie si des solutions ne sont pas trouvées rapidement.

« Il est urgent de recréer les conditions pour que des exploitants puissent s'installer et vivre de leur métier, s'inquiète Benjamin Devaux. Aujourd'hui, certaines filières comme l'élevage affichent certes des revenus corrects mais pas si on enlève la prime de la PAC. Clairement, les exploitants ne se projettent plus. On n'est plus dans le schéma historique où ils se voyaient sur leur tracteur jusqu'à 70 ou 75 ans » .

Beaucoup préparent donc, à l'approche de la retraite, une cessation de leur activité plutôt qu'une succession. Un choix qui inquiète alors que 50 % des successions dans le secteur sont d'ordre familial .

Le signal d'alarme des trésoreries

Les chiffres de Cerfrance et de la Chambre régionale d'agriculture sont sans appel : les trésoreries sont en baisse. En 2023, 40 % des viticulteurs atteignaient un seuil d'alerte financière, 12 % pour l'ensemble des exploitations (+ 3 % par rapport à 2022) .

Benjamin Devaux livre un témoignage glaçant : « Le 6 janvier, j'ai 15 collaborateurs qui partent en formation accompagner les agriculteurs en difficulté. Cela concerne presque une prestation sur deux chez nous. J'ai vu partir en pleurs un exploitant qui devait licencier une personne salariée depuis 20 ans. Un autre qui devait annoncer à sa fille qu'il ne pouvait plus la rémunérer. On est en train de déstructurer, voire de détruire des filières qui ne peuvent plus investir dans l'avenir » .

L'élevage bovin, nouvelle victime collatérale des crises sanitaires

La crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), qui a frappé l'Occitanie en 2025-2026, a ajouté une couche supplémentaire à la détresse des éleveurs. L'absence de bovins occitans au Salon de l'agriculture 2026 a été un symbole fort de cette crise .

Le député du Gers, David Taupiac, a interpellé le gouvernement en janvier 2026 : « Au-delà des indemnisations assurées pour les éleveurs concernés, cette crise, amplifiée par l'accord avec le Mercosur et la politique agricole commune, met l'accent sur la question existentielle qui taraude le monde agricole depuis des années, à savoir le manque de revenus » .

En réponse, la Région Occitanie a activé sa garantie d'emprunt Foster et demande des prêts de trésorerie à taux zéro pour les éleveurs impactés .

Les solutions : vers un pacte régional pour la souveraineté alimentaire

Face à ce constat alarmant, la Région Occitanie a décidé de passer à l'offensive. Un Pacte régional pour la souveraineté alimentaire, intitulé « Produire pour nourrir sainement », a été présenté par Carole Delga lors du Salon de l'agriculture 2026. Doté de 16 millions d'euros pour déployer des actions dès cette année, ce pacte propose des solutions concrètes .

Les axes prioritaires :

  • Structurer les filières pour créer de la valeur ajoutée localement

  • Sécuriser les revenus des agriculteurs

  • Soutenir les projets de transformation et de commercialisation collectifs

  • Accélérer les projets hydrauliques pour sécuriser l'irrigation

  • Signer des contrats d'objectifs avec les grandes filières

« Notre pacte fixera une ambition claire : structurer nos filières, sécuriser les revenus et renforcer la valeur ajoutée sur nos territoires, déclare Carole Delga. Je crois à une agriculture qui produit, qui innove et qui permet de vivre dignement de son travail » .

Par ailleurs, la Chambre régionale d'agriculture a obtenu que l'Occitanie soit identifiée comme territoire d'expérimentation par le Président de la République, pour adapter des normes jugées inopérantes sur le terrain, notamment la directive Nitrates et la gestion de la ressource en eau .

Conclusion : un modèle à réinventer

L'Occitanie, première région agricole de France, est à un tournant. La paupérisation de ses agriculteurs n'est pas une fatalité, mais le symptôme d'un modèle qui atteint ses limites. Entre aides publiques en baisse, aléas climatiques de plus en plus violents, et marchés mondiaux qui tirent les prix vers le bas, les exploitants occitans paient un lourd tribut.

Mais des solutions existent. La diversification des productions, la transformation locale des matières premières, la sécurisation de l'accès à l'eau et une PAC qui reconnaît les spécificités régionales sont autant de leviers pour inverser la tendance.

« Tant qu'on ne trouvera pas de solution pour sécuriser les productions, on n'aura personne pour racheter certaines terres », prévient Benjamin Devaux . Le temps presse. Les 40 % d'exploitants qui partiront à la retraite d'ici 2030 ne laisseront pas seulement des terres vacantes : ils emporteront avec eux des savoir-faire parfois centenaires.

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